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Un témoignage vécu par un instituteur Juif a Tahala
pres de Tafraoute en 1959Souvenirs du bled
Jacques OhayonMon premier long voyage, en octobre 1959 précisément, m'amena dans un bled perdu, sur les montagnes de l'Atlas dans le Souss, à Tahala. Rien ne me laissait croire que j'allais être, à l'âge de dix-sept ans à peine, plongé dans une civilisation étrange et lointaine, mais néanmoins aussi excitante qu'enrichissante de par ses caractéristiques sociales et culturelles.
Sitôt arraché à un cycle d'études qui m'aurait permis d'accéder à une carrière prometteuse, et aux dépens de toutes mes ambitions nourries ma jeunesse durant, je dus plutôt me sacrifier à la cause familiale, afin d'alléger le fardeau de la subsistance matérielle d'une famille nombreuse. Les temps étaient devenus durs et il fallait s'atteler à la tâche ultime de combattre la misère et de survivre aux contraintes matérielles du quotidien. Je reportai donc tous mes projets d'études à un futur lointain et pour des temps plus cléments, renonçant à plusieurs portes qui s'étaient ouvertes sur mon chemin, dont entre autres mon admission à l'École Normale de Casablanca. J'optai alors pour un poste d'instituteur et de directeur d'école offert dans l'immédiat au sein de l'Alliance Israélite Universelle dans le bled de Tahala.
Me voilà donc propulsé vers d'autres cieux et climats. Après une brève formation sous la supervision de feu mon ex-maîtresse d'école, Mme Cohen, que j'avais eu la chance d'avoir dans mes cours primaires autrefois. Ma première formation pédagogique se tint donc dans la même classe où je fis mes études primaires.
J'acceptai donc le titre d'instituteur et directeur d'une petite école de bled avec grande émotion, et jurai résolument de remplir les tâches inhérentes à ce poste dès mon atterrissage au sein de sa petite communauté juive, avec dignité, compétence et maturité.
Me voilà lancé vers une destination inconnue et mystérieuse au cœur d'un village perché sur les montagnes de l'Atlas, loin de mes amis et des miens, avec pour tout bagage une formation professionnelle rudimentaire. Je quittai donc, mon entourage naturel, laissai derrière moi Mogador; ma ville natale, pour aller rejoindre, un nouvel environnement, hostile peut-être, et susceptible de m'ébranler à tout jamais.
J'arrivai à Tahala d'Agadir après un long voyage via Tiznit et non loin de la ville de Tafraout. Le village m'apparut du bord du chemin au tournant d'une route en toboggan vertigineux. Rassuré par le chauffeur de bus qu'il s'agissait bien de ma destination, je me retrouvais dans un décor de campagne qui me fit douter de l'existence de la moindre civilisation. Je traînai donc, bon gré, mal gré, mes sacs jusqu'au Mellah à quelques kilomètres de là. Ce qui ne m'empêcha pas d'admirer le spectacle coloré autour de moi. En effet, les hautes montagnes de l'Anti-Atlas se déployaient dans toute leur splendeur. Je pouvais apercevoir leurs crêtes dont, déjà, j'envisageais d'en faire l'escalade un jour.
Mon premier contact se fit avec le Rabbin de la communauté. C'est lui qui devait être mon assistant et devait enseigner l'hébreu dans la même classe (la seule), tout en partageant avec moi d'autres besognes comme le service de cantine, la gestion de la distribution de vivres et de vêtements que le "Joint" américain nous envoyait périodiquement. Il fallut aussi nouer des relations personnelles avec les parents et essayer de m'intégrer dans toutes les activités du Mellah. Au début, la langue que l'on parlait à Tahala, le Chleuh, me parut ésotérique et inaccessible, mais je sus vite m'y adapter et la convivialité de mes hôtes me facilita la tâche. La langue arabe, d'autre part, devait supplanter ma langue maternelle, le français, sauf si je devais l'enseigner comme l'exigeaient les directives de l'A.I.U.
L'école se situait en haut d'une colline aux confins d'un souk fréquenté régulièrement, les jours désignés, par les commerçants de la région. Un bâtiment, des plus modestes, adjacent à l'écurie du souk, représentait l'ensemble de l'école. Une quarantaine d'enfants de tous âges s'y côtoyaient. La chambre que j'allais habiter n'était guère plus somptueuse mais elle avait l'avantage d'être entourée d'amandiers et de pommiers. Plus bas se dessinait le lit d'une rivière asséchée, mais que tout le monde redoutait par les temps pluvieux, car alors, ses eaux pouvaient se gonfler brusquement et interdire l'accès au Mellah. Les innombrables problèmes auxquels je dus faire face m'exaspérèrent au départ, mais je dus accepter la réalité et la routine des jours pour oeuvrer avec abnégation de mon mieux. L'éducation de quarante jeunes enfants, si différents l'un de l'autre, reposait sur mes épaules. Il était donc impératif de relever le défi et de prouver que j'étais digne du respect des parents. Si la tâche sembla assez difficile au départ, je sus quand même l'assumer, conscient aussi que le sort de mes collègues dans les villages voisins (Akka, Goulimine, Illigh, Ifrane…) que je rencontrais dans mes rares fugues à Tiznit, n'était guère plus reluisant. Des loisirs ou des séances de cours de formation professionnelle en psychologie de l'enfance; nous réunissaient tous dans la ville de Tafraout.
Tafraout était devenu le lieu le plus fréquenté. Pour ma part, j'y nouai des relations avec les indigènes berbères, dont quelques fonctionnaires de qui la collaboration était essentielle pour pouvoir surmonter tous les obstacles administratifs. Je n'oublierai jamais la "torture" que les Juifs subissaient à la demande de l'obtention d'un passeport à cette époque. La poste et le téléphone étaient le seul contact avec l'extérieur.
Le circuit Tahala-Tafraout-Tiznit devait devenir celui de mes escapades par lequel j'arrivai à me libérer du joug de l'isolement. Il me fit découvrir la beauté du pays.
Je me familiarisai avec son panorama pittoresque. De Tiznit, on traversait d'abord une terre riche en fermes et élevages jusqu'à l'Oued Assaka. Les montagnes aux couleurs multiples de rose, de mauve et mordoré venaient ensuite. La population était composée de Chleuhs (Berbères) vivant dans des villages où les maisons étaient construites en pisé berbère, matériau de terre argileuse. Les femmes étaient plus visibles dans les champs qu'exclusivement. Elles labouraient et cultivaient.
Le Col de Kerdous qui s'élevait à une altitude de 1100 mètres offrait des vues spectaculaires et enchanteresses, et du regard on pouvait arriver jusqu'à la vallée d'Amelm, et jusqu'à Tafraout avec ses nombreuses palmeraies, ses champs d'amandiers et d'arganiers. Bien plus tard et tout au long de mes déplacements, j'appris à apprécier le goût du thym et du tilleul sur les sentiers des montagnes que je parcourais avec exaltation. Mogador et ses remparts, la mer, la plage n'étaient plus maintenant que des souvenirs lointains noyés dans le gouffre qui me séparait géographiquement de ma ville natale.
Quelques mois plus tard, je dus faire face à un autre défi. En effet, à peine institué dans mes nombreuses tâches, je fus, à ma grande surprise, sollicité et engagé pour une mission non moins sacrée : la cause du sionisme et de la Aliya. En plein hiver, on vint taper à ma porte à l'heure de minuit, et sans prévenir. Je me retrouvai face à deux inconnus qui s'identifièrent comme des émissaires sionistes. J'adhérais à leur plan d'évacuation clandestine des communautés de la région par des routes secrètes qui menaient jusqu'à leur embarquement quelque part sur la côte.
À cette époque, le tremblement de terre qui avait détruit la ville côtière d'Agadir à la fin du mois de février 1960 bouleversa toutes les communautés juives du Maroc. Ma famille et moi-même, eûmes à assumer la disparition tragique des nôtres. Nous traversions alors des moments tristes et angoissants à la recherche des disparus dans les décombres. Le souvenir de ce voyage qui m'amena à Agadir au lendemain de la catastrophe, accompagné d'un collègue musulman, me hante encore jusqu'à ce jour. Suivit un long périple, de longs itinéraires, pour regagner endeuillé et bouleversé ma ville natale.
Le retour à mon poste se fit par Marrakech puis à travers les hautes montagnes de l'Oukaïmeden et le Tizi-n-Test jusqu'à Tafraout. Je me remis au travail malgré les dures épreuves subies tout au long de ces pérégrinations, conscient de mes responsabilités et de la nature de ma mission. Je ne repris le contact avec les sionistes que plus tard, après avoir été muté à Inezgane. J'y retrouvai mon ex-professeur d'hébreu Judah Moyal (devenu grand ami depuis), avec qui je m'attelais à la réouverture des locaux de l'A.I.U., afin d'assurer la continuité des cours à la suite de la disparition de l'école d'Agadir. L'émigration vers Israël était dorénavant permise et libre. Nous avions tourné la page sur l'épisode de la clandestinité.
Je ne terminerai pas sans évoquer une autre expérience fort intéressante et excitante. Un cinéaste français avait choisi notre bled pour y réaliser le film biblique de "Ruth," et c'est encore à moi que l'on s'adressa. Me voilà maintenant lancé dans un projet qu'il fallait mener à bien dans ces circonstances. Malgré les réticences premières des habitants à y participer, nous parvîmes, le Rabbin et moi, à convaincre ces derniers des avantages matériels et éducatifs d'une telle entreprise. C'est ainsi, qu'hommes et femmes s'associèrent alors à la mise en scène en tant que figurants tandis que j'eus à assumer les rôles principaux selon que je portais le costume de Ruth ou celui de Boaz au milieu des beaux champs dorés d'orge et de blé. Je méritai dans ce film, produit pour la télévision française, le titre d'assistant du metteur en scène et réalisateur. Une grande vague d'enthousiasme avait alors déferlé sur notre petit bled. L'action cinématographique avait généré une certaine émancipation auprès de mes coreligionnaires. Je savais que je pourrais retrouver, un jour, les images d'une aventure de jeunesse, et revoir les nombreux visages d'indigènes que j'avais connus durant mon séjour, et qui me procurèrent d'inoubliables moments de bonheur. Je suis convaincu d'avoir su leur inculquer par mes cours et mes actions un sens de fierté et de confiance en eux-mêmes. Tout ça grâce à une atmosphère de solidarité, de compassion et d'amitié sincère.
Je quittai Tahala plein d'amertume et le cœur lourd, en me promettant d'y retourner avant sa désintégration en raison de la Aliya massive imminente vers Israël. Hélas, il en fut tout autrement. Les premiers départs se concrétisèrent bien vite.
J'appartenais dorénavant à une grande famille juive au-delà de mes horizons. Je chéris précieusement les souvenirs que j'ai gardés. On m'avait adopté avec une affection inconditionnée. J'avais eu le privilège d'avoir pu m'associer aux joies et aux peines des villageois de Tahala. Leurs coutumes et leurs traditions m'ont marqué à jamais.